Cours de théologie de l'icône

Le père Guy : "la réalité de l'icône".

COURS SYNTHESE

 

Dans l’Ancien Testament, la règle était claire (comme elle l’est encore aujourd’hui pour les juifs et les musulmans) : pas de représentation de Dieu.

Pourtant, on pourrait dire que l’icône est née dans les premières expressions du christianisme au 1er siècle, on retrouve l’image du Bon pasteur ou encore celle de Daniel dans la fosse au lion ;  la scène du banquet ou bien sûr l’orante, cette femme en prière, témoin de l’attitude du chrétien. Des symboles aussi : le poisson, la vigne, riche de sens et parfois porteur de message jusque dans leur graphie. Ils sont encore là au 2e siècle, tandis qu’apparaissent des représentations des événements qui ont marqué l’histoire du salut : l’Annonciation ou encore la Nativité et le Baptême du Christ …

 L’image est née avec l’Eglise, elle fait partie de la vérité révélée.

 AT - Au Sinaï, Moïse reçoit des consignes claires. Le peuple élu est encore un enfant, donc il faut l’éduquer, lui donner des règles: pas d’idole, pas de faux dieux, pas de statue. Principe : vous n’avez pas vu Dieu, donc ne le représentez pas.

 NT - La naissance de Jésus, fils de Dieu. Le Christ qui est donc né à Bethléem « et le verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire » dit Saint Jean (Jn 1, 14) et Jésus lui-même de dire « qui m’a vu, a vu le Père » donc, conclura saint Jean Damascène : « Lorsque celui qui est invisible devient visible dans la chair, on peut alors dessiner son image ».

 L’ancêtre de l’image chrétienne n’est donc pas l’idole païenne mais la non-représentation vétérotestamentaire.

 La Tradition de l’Eglise affirme d’ailleurs que la première icône du Christ apparut pendant sa vie terrestre : c’est ce que l’Occident appelle « la sainte face » et l’Eglise d’Orient « image non faite de main d’homme ».

Éléments : la force de guérison du Christ serait dans son image ; avec l’image originale qui s’est imprimée sur la tuile, on est dans le domaine de la reproduction.

 Mais c’est la période iconoclaste qui va amener les défenseurs des icônes à argumenter et, finalement, donner une théologie de l’icône dont l’argument central pourrait être : l’icône trouve sa justification dans l’incarnation dont elle est témoignage.

 Celui que nous représentons, c’est Jésus-Christ. Nous ne représentons ni sa divinité, ni son humanité, mais sa personne qui unit en elle ces deux natures sans confusion ni division selon l’affirmation du dogme de Chalcédoine.

 Si l’icône du Christ, qui apparaît comme le fondement de toute l’iconographie chrétienne, reproduit les traits du Fils de Dieu devenu homme, l’icône de la Mère de Dieu représente, elle, le premier être humain qui réalisa le but de l’Incarnation : la déification de l’homme.

 Il s’agit d’une participation réelle de l’homme à la nature divine :

- accomplie dans le Christ par l’incarnation

- actualisée en chacun par les sacrements mais aussi la participation de chacun à la vie en Christ dans une synergie entre sa volonté libre et la grâce divine.

 Seul Jésus-Christ, le Verbe Incarné, rend possible la déification, dans la mesure où, en lui, la nature humaine a été déifiée par la nature divine. La liturgie, les sacrements seront interprétés comme instruments de déification et renvoient – avec l’icône ou l’hymnographie - aux fondements même de notre salut : l’Incarnation, la Transfiguration et la Résurrection.

 L’Incarnation de la deuxième Personne de la Trinité est le dogme fondamental du christianisme. Mais la confession de ce dogme n’est possible qu’en confessant la Vierge Marie comme véritablement Mère de Dieu. Un chant de l’office de la nativité de la Mère de Dieu dit : « par elle, Dieu s’approprie ce qui par nature lui est étranger ». Selon les Pères, la représentation du Dieu-Homme se fonde précisément sur l’humanité représentable de sa mère. « Puisque le Christ est né du Père indescriptible, explique saint Théodore Studite, il ne peut avoir d’image. En effet, quelle image pourrait correspondre à la divinité dont la représentation est absolument interdite par la Sainte Ecriture ? Mais du moment que le Christ est né d’une Mère descriptible, il a naturellement une image qui correspond à celle de sa mère. Et s’il ne pouvait être représenté par l’art, cela voudrait dire qu’il est né seulement du Père et ne s’est pas incarné. Mais ceci est contraire à toute l’économie divine de notre salut ».

 Deux natures en Jésus-Christ. Divino-humain : l’icône porte témoignage de cette réalité, elle est donc réaliste. Pas comme on l’entend généralement, mais réaliste dans ces deux sens – le réalisme de la divino-humanité – c’est ce qui fait sa différence essentielle, fondamentale, avec toute autre image tout comme le texte sacré diffère de toute littérature.

 L’icône « représente non la chair corruptible destinée à la décomposition, mais la chair transfigurée illuminée par la grâce, la chair du siècle à venir. Elle transmet par des moyens matériels, visibles aux yeux charnels la beauté et la gloire divine. »

 Bien sûr, la créature nouvelle, l’homme déifié n’est pas représentable, comme ne l’est pas non plus la grâce divine. On en revient donc à des symboles : des indications de formes, de couleurs et de lignes, un langage artistique inspiré et nourri de la prière et intimement lié à la pratique liturgique sans quoi tout cela devient du symbolisme abstrait.

L’icône est donc témoignage, proclamation de foi. L’icône n’est pas touchante ou sentimentale son but est d’orienter vers la transfiguration de nos sentiments, de notre intelligence. « La raison d’être de l’icône et sa valeur ne résident donc pas dans sa beauté en tant qu’objet, mais en celle qu’elle représente : elle est l’image de la beauté comme ressemblance divine » commente encore Léonid Ouspensky, ajoutant que « C’est la grâce de l’Esprit saint  qui suscite la sainteté tant de la personne représentée que de son icône et c’est en elle que s’opère la relation entre le fidèle et le saint par l’intermédiaire de l’icône de celui-ci. L’icône participe  pour ainsi dire à la sainteté de son prototype et, par l’icône, nous participons à notre tour à cette sainteté par notre prière »

 On le comprendra : il ne suffit pas de réaliser des icônes pour être iconographe.

 Les icônes sont devenues « populaires » et ce n’est pas sans dangers. D’abord celui de corrompre la tradition et l’esprit de l’icône si cet art sacré devient l’affaire de ceux qui ont du talent et peuvent reproduire et vendre des objets qui peuvent atteindre un certain prix.

 Ensuite, et c’est plus délicat, ceux qui pratiqueront la peinture « de bonne foi » (sic). Ici, le risque n’est pas celui de la commercialisation mais bien de la banalisation ramenant l’icône au rang d’image pieuse.

 Si l’icône devient une mode, chacun voudra s’en faire sa propre expérience, peut-être sa propre idée, voire sa propre représentation. Parce que les modes s’accommodent mal des exigences et des limites, le risque est grand de voir se perdre – à tout le moins se dénaturer – un art (appelons-le ainsi) qui, en fait,  n’a pas été inventé par les artistes mais est né dans l’Eglise, se nourrissant de son enseignement et de sa Tradition.

 L’iconographe doit donc être chrétien pour être inspiré de l’enseignement du Christ, de l’Ecriture, sinon au mieux, il s’agit d’une illustration de texte, au pire d’une interprétation personnelle, de ses propres inventions. En-dehors de cette voie, l’icône devient tableau, image d’un art profane avec un sujet religieux.

 Nous avons dit : la matière peut porter une réalité spirituelle. L’iconographe en fait l’expérience lorsqu’il peint (lorsqu’il écrit disent les Russes) une icône.

 D’abord, il utilise uniquement des produits naturels. (Un parallélisme téméraire pourrait faire dire : comme l’homme fut fait du limon). On part des couches sombres vers les teintes les plus claires : cheminement de l’ombre vers la lumière. Tout, même dans le processus de réalisation, est donc démarche et expérience spirituelles.

 Et c’est bien là que l’on retrouve cette différence fondamentale entre l’art et l’iconographie. L’artiste, en général, essaie de trouver son style, sa manière propre de s’exprimer et de traduire ses états d’âme. L’iconographe, lui, recherche l’effacement le plus total de son être, de sa personne, l’abnégation de soi : il se vide pour être mieux rempli...

 De tout temps les iconographes se sont regroupés en « ateliers », non seulement pour recevoir un enseignement ou pouvoir mieux « pratiquer » l’abnégation de soi, par humilité et le véritable anonymat, mais surtout pour que le peintre d’icônes « isolé » ne puisse commettre des erreurs dogmatiques dans l’iconographie.

 Saint Jean Damascène disait du peintre d’icônes : « Le prêtre consacre le pain et le vin en Corps et en Sang du Christ, le peintre sacré consacre la matière brute en un monde transfiguré. Il prend le pain ordinaire : forme, ligne, couleur, sujet, et fait de ce pain, de cette matière, de cette forme, de cette vision esthétique naturelle, une chose surnaturelle, spirituelle, divine, Corps et Sang du Christ. C’est pourquoi l’instruction et l’initiation à cet art sont absolument nécessaires ».

 Un autre témoignage, celui de Léonide Ouspensky, un des grands iconographes du XXe siècle. Il aimait à souligner, lui aussi, que le but n’est pas simplement de copier les formes anciennes car chaque époque a ses formes propres que l’on peut mettre en œuvre pour autant qu’on reste fidèle à la Tradition qui est force de l’Esprit Saint et continuité de l’expérience spirituelle dans l’Eglise.

 « L’iconographe contemporain, disait-il, doit retrouver l’attitude intérieure des iconographes d’autrefois, laisser vivre en lui la même inspiration. Ainsi trouvera-t-il la véritable fidélité qui n’est pas répétition mais révélation nouvelle, contemporaine, de la vie intérieure de l’Eglise. »

 Les orthodoxes vous le diront : nous ne pouvons pas nous passer des icônes parce que ce sont elles qui nous rendent contemplatifs. C’est la prise de conscience de toute l’Église d’Orient depuis des siècles, parce qu’elles sont un instrument de la compréhension et de la communion au mystère.

 

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